Page 21 - Vers Demain mars 2024
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C’est à la Mission des Cœurs l’Alène, De Smet        Cependant, sa surdité s’accentua en ces années,
        (Idaho) que les Frères perfectionnèrent leur anglais,   et pas d’appareil auditif pour l’aider. Impossible pour
        sous la direction du Père Athuis, jésuite, et termi-  lui désormais de pouvoir diriger des élèves. Ce fut
        nèrent l’année scolaire 1902-1903. Louis Even avait   une très grande épreuve, lui qui avait tant de plai-
        une mémoire extraordinaire et il aimait les fleurs. Il   sir à développer l’intelligence des enfants et à leur
        s’oubliait parfois à cultiver celles-ci au lieu d’étudier   inculquer les bons principes et sa grande dévotion à
        la leçon du jour (une page d’un texte par cœur en an-  Marie. Il fallut bien se résigner, sa carrière de profes-
        glais). Un jour le Père Arthuis arriva pour la leçon, et   seur s’éteignait tristement. Mais la Volonté de Dieu
        Louis Even, n’ayant pas encore lu la leçon, parcourut   s’exprimait ainsi.
        la page du jour, rapidement. Sans tarder, le Père lui    Il fut ramené à la maison-mère des Frères de l’Ins-
        demanda de la réciter... Il en débita une partie, puis   truction chrétienne à Laprairie, et en septembre 1911,
        s’arrêta net, en disant: «Excusez-moi, mon Père, je   on lui confia l’imprimerie... Les supérieurs ne pou-
        n’ai pas eu le temps de lire plus loin»... Louis Even fut   vaient tout de même pas savoir qu’il devait devenir
        ensuite désigné comme professeur pour la tribu des   l’illustre éditeur et rédacteur de Vers Demain, et que
        Gros Ventres, à la mission de St-Ignace, au Montana),   cet apprentissage du métier lui servirait hautement.
        de 1904 à 1906.
                                                                        Il monte une imprimerie
                                                                 Les notes qui suivent sont du Frère Pacôme, qui
                                                             fut comptable à l’imprimerie du temps de Louis Even.
                                                             Son frère de sang, le bon Frère Clément-Marie était
                                                             le grand collaborateur de Louis Even à l’imprimerie.
                                                             Frère Clément est décédé en novembre 1979. Il est
                                                             resté en relation épistolaire avec Louis Even jusqu’à
                                                             la mort de ce dernier. Mais écoutons le Frère Pacô-
                                                             me:-
                                                                 «Arrivé ici à Laprairie, il fut mis à l’imprimerie.
                                                             Nous avions une imprimerie tout à fait primaire. La
                                                             composition se faisait lettre par lettre avec des pin-
                                                             ces. On composait les lignes, on composait les pages
                La mission Saint-Ignace, au Montana          à la main, lettre par lettre. Et c’est là que monsieur
                                                             Even et mon frère, le Frère Clément, ont travaillé en-
            Deux faits importants à souligner dans cette éta-  semble longtemps.
        pe de la vie de Louis Even, qui démontrent bien l’ac-
        tion de la Providence qui le dirigeait d’une manière     «Monsieur Even était très intelligent, très brillant. Il
        merveilleuse: son étude de l’anglais et sa formation   a insisté auprès des supérieurs pour qu’on achète une
        de professeur. Pour enseigner aux amérindiens des    linotype.  C’est  un  gros  instrument,  très  compliqué,
        Etats-Unis, il lui fallut apprendre l’anglais. Il le maîtri-  surtout à ce moment-là où on n’avait aucune notion
        sa si bien qu’il put plus tard comprendre parfaitement   de ces machines. Monsieur Even s’est appliqué, je
        les théories économiques de Clifford Hugh Douglas,   puis le dire, jour et nuit, à apprendre à manipuler l’ins-
        écrites en des termes d’ingénieur dans un anglais dif-  trument, puis à composer. Sur les entrefaites, nous
        ficile. Étant professeur, il pourra les traduire et les ex-  avons eu un gros contrat d’impression, tous les livres
        pliquer dans un langage simple et accessible à tous.   d’anglais, qui devaient servir à toutes les écoles de la
        Ce qui fera dire de lui par un fonctionnaire retraité   province, La classe en anglais. C’est un autre Frère,
        d’économie-politique de France, en 1978: «J’ai ren-  qui était procureur, le Frère Henri, qui avait composé
        contré beaucoup de professeurs dans ma vie, mais     cette méthode-là, et elle a été approuvée à Québec,
        jamais je n’ai rencontré un professeur qui sait expli-  par le Conseil de l’Instruction Publique dans le temps.
        quer les choses aussi clairement que Louis Even».        «C’est monsieur Even qui a travaillé, je vous as-
        Douglas lui-même disait  de  Louis Even  qu’il  fut un   sure qu’il travaillait jour et nuit  à composer ces livres
        des rares qui l’ait parfaitement compris.            d’anglais, et à les imprimer après, avec des presses
                           Au Canada                         très primitives. Ce fut un travail extraordinaire qui lui
                                                             a demandé de la résistance, et de l’intelligence pour
            Louis Even — alors Frère Amaury-Joseph — est     comprendre le fonctionnement de la machine et pour
        arrivé au Canada le 24 juin 1906, jour de la saint Jean-  mettre cet ouvrage-là sur le marché... Je vous disais
        Baptiste, fête patronale des Canadiens français. En   qu’il avait une intelligence extraordinaire, parce que
        août 1906, Frère Amaury-Joseph reçut son obédien-    pour pouvoir se débrouiller dans son travail, il a ap-
        ce comme professeur à Grand’Mère. De 1907 à 1911,    pris tout seul avec des livres, sans aucun professeur,
        il enseigna à Montréal, à l’école St-François, dans la   il savait déjà l’anglais, il a appris le latin et l’allemand
        paroisse de l’Immaculée Conception, rue Rachel.      ici, en travaillant jour et nuit.                  u


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