1755 — Déportation des Acadiens par un gouvernement ennemi.
1943 — Déportation des Canadiens-français par le gouvernement Godbout
VERS DEMAIN a déjà parlé du drame qui se déroule à Roc d'Or. Roc d'Or est un petit village d'un peu plus de 200 familles, situé à un mille de Malartic (Abitibi). Les habitants, mineurs pour la plupart, y vivaient paisiblement depuis des années. Mais voici que le gouvernement de Québec les accuse d'être établis sur des terres de la Couronne et décide de les bousculer sans tambour ni trompettes.
Des agents de la police provinciale se tiennent jour et nuit sur les lieux, depuis quelques semaines, pour intimider les gens et les pousser à déménager. Ils ont trouvé toutes sortes de prétextes pour en forcer plusieurs à partir. Ils ont même conduit en prison un vieux qui refusait de quitter sa maison.
Édit d'expulsion
Voici maintenant que le gouvernement de Québec précipite la déportation totale. Le 1er juin, toutes les familles de Roc d'Or ont reçu un avis officiel, signé par Joseph Martel, agent des terres d'Amos, agissant au nom du Ministère des Terres et Forêts de Québec. Le ministre qui charge M. Martel d'émettre cet avis est l'Honorable Wilfrid Hamel : son nom devra passer à l'histoire comme celui du colonel Lawrence.
L'avis ordonne à tous les occupants des maisons de Roc d'Or, propriétaires ou locataires, de "déguerpir d'ici le premier jour d'août prochain". Ils ont donc deux mois pour emporter leurs maisons s'ils peuvent, ou les démolir s'ils en ont le cœur et le temps, ou simplement les abandonner.
L'avis ajoute que, si les occupants ne sont pas partis dans les deux mois, le gouvernement intentera des procédures. Et si la cour maintient le point de vue du gouvernement, le jugement devra être exécuté dans les trente jours, après quoi tout ce qui restera sur les lieux sera confisqué par la couronne, sans indemnité.
Brutalité à flétrir
Nous ignorons quels intérêts peuvent être masqués derrière cet acte, qui n'est certainement pas le résultat de la température ni du simple cours des saisons. Mais, si nous n'en connaissons pas les bénéficiaires, nous voyons fort bien qui en sont les victimes.
Les condamnés à "déguerpir" sont presque tous des Canadiens-français qui gagnent durement leur vie à travailler à plusieurs centaines de pieds sous terre pour les exploitants de notre sous-sol.
Nous n'avons pas à entrer dans les détails de la loi, passée en 1941, invoquée par l'avis pour expulser des gens établis là de bonne foi, depuis dix ans et plus, au vu et su du gouvernement qui les laissait bâtir et aménager leurs lots à même des épargnes chèrement réalisées sur leurs modestes salaires.
Pour nous, patriotes et chrétiens, c'est le résultat sur les personnes humaines qui compte. Voilà 200 familles, coupables d'aucun crime, n'ayant fait de tort à personne, ne nuisant à personne, qu'on condamne à la rue ou à l'endettement, et qu'on dépouille sommairement d'à peu près tout le fruit de leurs épargnes.
C'est d'une brutalité qu'on croyait impossible à répéter, après la flétrissure universelle attachée à la mémoire des auteurs de l'historique déportation des Acadiens en 1755.
Protestations
Il ne devra pas être écrit qu'en plein vingtième siècle, dans notre Nouvelle-France, pareille barbarie puisse être perpétrée sans une protestation véhémente de la part de ceux qui ont encore le sens de l'humanisme et de la solidarité chrétienne.
VERS DEMAIN proteste vigoureusement. Partout aussi, l'Union des Électeurs lève des signatures de protestataires qu'elle adresse à l'Honorable Wilfrid Hamel. Si gouverner signifie encore quelque chose, c'est le premier-ministre, à titre de chef du gouvernement, et le ministre particulièrement préposé aux Terres et Forêts qui doivent porter la responsabilité du dérangement de Roc d'Or. D'ailleurs, le texte même de l'avis dit clairement que l'agent Joseph Martel a été nommé spécialement aux fins de l'avis d'expulsion par le ministre des Terres et Forêts, l'Honorable Wilfrid Hamel.
La protestation de l'Union des Électeurs, après avoir établi le fait contre lequel elle s'insurge, s'exprime ainsi :
"Quels que soient les termes de la loi, quels que soient les mobiles avoués ou voilés, de cette déportation, les résultats en sont inadmissibles.
"Et c'est pourquoi les soussignés protestent hautement contre cet acte de brutalité, de mépris des personnes et de dédain des souffrances humaines. Cela ressemble tellement à la déportation des Acadiens de 1755.
"Et puisque c'est vous, monsieur le Ministre des Terres et Forêts, de la Province de Québec, qui avez ordonné à Monsieur Martel d'exécuter cet acte de barbarie, c'est vous que les soussignés tiennent responsable.
"Aussi, l'Union des Électeurs exige-t-elle que vous voyiez immédiatement à donner un contre-ordre, et à protéger les gens de Roc d'Or contre les gendarmes qui les surveillent jour et nuit depuis quelques mois."
L'Union des Électeurs insiste pour le rappel de l'édit d'expulsion et a enregistré sa protestation aussi rapidement que possible, parce que, si contre-ordre ne vient pas à brève échéance, les angoisses des pauvres mineurs de Roc d'Or augmenteront à mesure qu'approchera la date fatale.
Ces angoisses peuvent ne troubler ni la digestion ni le sommeil de l'Honorable Wilfrid Hamel et de l'Honorable Adélard Godbout, mais les membres de l'Union des Électeurs eux, n'ont pas des cœurs de plâtre.
Puisse ce geste de protestation — même s'il n'atteint pas sa fin immédiate — consoler des frères souffrants et rappeler au sens de leur responsabilité des politiciens qui l'oublient trop facilement.
C'est aussi une nouvelle réaction contre l'égoïsme et l'individualisme qui nous ont presque tués. Les exploiteurs d'hommes ont la partie belle lorsqu'ils peuvent frapper un secteur sans que les autres s'en occupent ; ils abattent ainsi la résistance possible, en divisant des patriotes qui devraient êtres unis. L'Union des Électeurs doit mettre fin à ces méthodes en Nouvelle-France.
Louis EVEN