Orienter la production, c'est déterminer ce que la production va être, ce qu'elle va fournir.
Qui est-ce qui doit décider cela ? En temps normal, qui est-ce qui doit dire aux producteurs canadiens quelles choses ils doivent mettre sur le marché ?
Nous disons "en temps normal", parce qu'en temps de guerre, le gouvernement, ayant pris en main la conduite de la guerre, doit dicter les ordres, dire s'il faut des canons ou des mitrailleuses, des avions ou des navires ; même il peut mettre un frein à la production de nourriture, de vêtements, de meubles, pour obliger la main-d'œuvre à se diriger vers la fabrication de munitions de guerre. C'est pour cela qu'on trouve aujourd'hui le gouvernement à tous les coins, à tous les détours, presque à tous les pas. Pourvu qu'il se déshabitue de ces manières-là après la guerre !
Mais en temps normal, qui doit dire au cultivateur s'il faut faire du beurre ou du fromage, augmenter son étable ou son poulailler, semer plus de carottes ou plus de petits pois ? Qui doit dire à l'industrie de multiplier les manufactures de chaussures ou les ateliers de confection, de fabriquer des chaises ou des radios, des charrues ou des automobiles ?
Logiquement, la production a pour fin, pour but, la satisfaction des besoins humains.
Lorsque les hommes ont faim, c'est de la nourriture qu'il leur faut ; s'ils ont froid, c'est un abri, des vêtements, un bon feu ; s'ils sont fatigués, du repos, des lits confortables pour le faciliter ; s'ils sont malades, des remèdes, des médecins, des soins.
Et entre les divers moyens de passer la faim, par exemple, des légumes conviendront mieux à ceux-ci, des œufs à ceux-là, de la viande à d'autres.
On pourrait s'étendre presque à l'infini sur le chapitre des besoins divers et des divers biens aptes à les satisfaire.
La production, pour être ordonnée à sa fin, doit fournir plus de certaines choses, moins d'autres, selon les appels divers des êtres qui éprouvent les besoins.
Mais comment les producteurs — agriculteurs, manufacturiers, professionnels — vont-ils connaître ces besoins et orienter leur production, leurs services en conséquence ?
Dans la pratique, qu'est-ce que le cultivateur, le manufacturier considèrent pour décider ce qu'ils vont faire, combien de chaque chose ils vont faire ?
Dans la pratique, ils jugent d'après leurs ventes, d'après les commandes qu'ils reçoivent.
Dès qu'un homme demande à sa ferme, à sa manufacture des choses qui ne sont pas pour lui-même ou pour sa famille, la première question qu'il se pose n'est-elle pas : Cela se vendra-t-il ?
Cela a-t-il des chances de se vendre ? C'est-à-dire, est-ce une chose désirée par des hommes qui ont de l'argent pour l'acheter ?
Pour être en rapport avec la fin, avec le but logique de toute production, la question devrait être simplement : Cette chose est-elle désirée par des hommes qui en ont besoin ?
Mais dans le monde que nous connaissons, il faut bien que le producteur vende, et qu'il couvre tous ses frais de production ; sinon, lui-même ne sera pas capable de se procurer les choses qu'il ne fait pas, que les autres lui offrent.
Et voilà le problème : pour répondre à sa fin, la production doit être guidée par les besoins ; — pour se maintenir, la production doit être achetée par de l'argent. Si la personne qui a des besoins n'a pas d'argent, ou si la personne qui a l'argent n'a pas de besoins, que va-t-il arriver ?
Y a-t-il des cas où la personne qui a des besoins n'a pas d'argent ? Que font ces personnes-là ? Elles sont forcées de se priver, elles ne peuvent rien commander à la production, la production ne les considère pas, la production n'existe pas pour elles. Même s'il y a beaucoup de choses faites, et encore beaucoup plus de choses faisables, pour répondre aux besoins de ces personnes-là, les choses n'iront pas aux personnes, les biens n'iront pas aux besoins ; on laissera les biens périr, on arrêtera d'en faire et les personnes resteront dans le besoin. La production rate son but.
Y a-t-il des personnes qui ont de l'argent et dont les besoins normaux sont satisfaits ? Que font ces personnes-là ? Elles n'achètent pas les choses faites pour les besoins ordinaires, puisqu'elles en sont saturées. Généralement, elles cherchent encore plus d'argent ; et pour obtenir plus d'argent, elles s'emparent des moyens de production et ce sont elles qui disent à la production ce qu'il faut faire pour leur apporter des profits. Elles commandent, la production leur obéit, même si elle ne répond à aucun besoin réel de la multitude.
Faisons abstraction pour un moment de la question-argent, de la question finance.
Supposant la question financière non existante, qu'est-ce qu'on demanderait normalement à la production d'un pays ? Qu'est-ce qu'on demanderait normalement à la production agricole, forestière, poissonnière, minière, industrielle, du Canada ?
Est-ce que, dans une société bien ordonnée, la première chose qu'on attendrait de la production ne serait pas la satisfaction des premiers besoins de tous les habitants du pays ? Est-ce que ce ne serait pas de la nourriture, des vêtements, un abri, du chauffage, des soins médicaux pour toutes les familles du pays ?
Si le pays ne pouvait pas fournir cela, il serait véritablement un pays pauvre. Si le pays pouvait facilement fournir au moins cela et ne le fournissait pas, il y aurait certainement quelque chose, de répréhensible quelque part.
Une fois ces premiers besoins satisfaits, mais pas avant, on demanderait à la production du pays des choses moins essentielles, dont la distribution pourrait aller plus aux uns, moins aux autres ; de la production répondant à des secteurs de plus en plus limités, à mesure de l'expansion des possibilités, mais sans jamais sacrifier les nécessités pour tous et les choses d'utilité générale pour le grand nombre.
Si la production ne fait pas cela, elle fait fiasco. Si la production peut faire cela, mais qu'un facteur externe à la production proprement dite la fait dévoyer, ce facteur doit ou disparaître ou être redressé.
La production canadienne accomplit-elle son but, ou fait-elle fiasco ?
Connaissez-vous un pays qui groupe des ouvriers par milliers dans des villes-fourmillières, qui expédie à l'étranger de gros rouleaux de papier, qui fouille ses entrailles pour en arracher des métaux pour les autres, alors que ses familles ne mangent pas à leur faim, s'habillent de vieilles loques ou vivent dans des taudis ? Connaissez-vous un pays comme cela ?
Et connaissez-vous dans ce pays des hommes avec des titres, des auteurs, des écrivains de journaux ou de revues, qui disent, sur tous les tons : faut trouver des marchés étrangers ; il faut travailler à pleine force, dans nos agglomérations fourmillières, pour les consommateurs étrangers ; il faut produire beaucoup, et à bas prix, même en diminuant les salaires, afin que les capitalistes viennent placer leur argent chez nous et augmentent nos fourmillières.
Connaissez-vous ce pays-là ? Connaissez-vous ces écrivains-là, ces docteurs-là ? Pays exploité, que nous aimons pourtant et que nous voulons reprendre à ceux qui l'ont volé ; auteurs titrés, écrivains fats, qui nous écœurent souverainement.
Pourquoi la production est-elle ainsi dévoyée ? Pourquoi travaille-t-elle pour le profit de rapaces, alors que les besoins premiers des hommes, des femmes et des enfants de chez nous ne sont même pas satisfaits ?
Parce que le facteur finance dévoie la production. Parce que l'argent qui achète n'est pas entre les mains de ceux qui ont des besoins.
Supposez que, de quelque manière, tous ceux qui ont des besoins, aient en main l'argent qui achète, que feraient-ils de cet argent ? Ils commanderaient évidemment les choses qui répondent à leurs besoins. Comme la production moderne peut faire à peu près n'importe quoi, elle ferait les choses répondant à ces commandes.
L'appel des besoins et l'appel de l'argent se confondraient. La production pour des personnes dans le besoin et la production pour des personnes capables d'acheter se confondrait.
Et si, de quelque manière, il y avait flot continu assuré d'un minimum d'argent vers les familles, en rapport avec le nombre de personnes dans ces familles puisque les besoins sont normalement dans ce rapport-là, la production s'orienterait naturellement de façon à fournir ce qui répond à ces besoins.
C'est des premiers besoins, des besoins essentiels que nous parlons, puisqu'il s'agit d'un minimum. Cette assurance d'un minimum d'argent revenant périodiquement dans les familles, stabiliserait les premières activités productrices en vue de la satisfaction de ces premiers besoins.
L'agriculture, le bâtiment, le vêtement, la chaussure, le meuble, le bois de chauffage, la médecine, passeraient avant les fourmillières-esclaves, avant l'enfièvrement de vingt-quatre heures par jour pour arracher quelque chose à notre pays et l'envoyer en diligence à l'étranger.
Mais si l'argent manque dans nos familles, s'il n'y vient que par jets insuffisants ou spasmodiques, prêchez tant que vous voudrez, la production ignorera les besoins des familles et suivra les dictées des trustards.
Dans un prochain numéro, nous dirons comment, par son dividende et son cœfficient de prix, le Crédit Social hiérarchise plus humainement la production. Puis comment, par leur coopérative d'argent, les créditistes de la province de Québec réaliseront cette démocratisation de l'argent, comment ils feront la production servir les besoins.